Les sirènes qui hantent nos histoires

Noble visiteuse, noble visiteur, ravissante pousse de séquoia, belle année à toi – puisses-tu fleurir en ton jardin.

Aujourd’hui, un article rigolo au sujet de nos thématiques d’écriture à rebonds multiples (un peu comme les ricochets à la surface de l’eau).

Je ne sais pas si vous avez remarqué, comparses écrivaillons, vous qui comme moi avez d’ores et déjà travaillé sur plusieurs histoires, que certaines de nos thématiques se manifestent à répétition dans chacun, ou du moins plusieurs, de nos écrits. Bien entendu, ces petites malignes changent de vêture, d’angle d’approche ou de personnage à titiller. Elles se glissent, l’air de rien, dans un fil d’intrigue secondaire, ou réécrivent en douce votre dénouement final avec le sourire narquois de celle qui se sait reine au sein de son créateur.

Les Sirènes qui hantent nos histoires – Source – Pixabay

On pourrait se dire que tant qu’on en a pas fait le tour, nos thématiques favorites reviennent nous hanter, attendant l’histoire dans laquelle vous les présenterez parées de leur diadème le plus éclatant ou armées de leur dague la plus incisive. On pourrait aussi se dire que ces sirènes récurrentes sont les compagnes qui nous habitent, reflets de nos questionnements, de nos expériences, de nos idéaux et de nos aspirations et qu’elles seront toujours là. On pourrait se dire enfin qu’elles nous ont missionné pour un temps et un nombre d’histoires indéterminé et qu’elle s’évanouiront un jour de notre plume, laissant place à d’autres sirènes que nous ne connaissons pas encore.

Quoi qu’il en soit, nos sirènes laissent parfois dans leur sillage des images symboliques ou des obsessions d’écriture qui fleurissent aux quatre coins de nos histoires.

Si je prends mon cas, voici trois (il y en a certainement d’autres, mais que voulez-vous, je suis une adepte du rythme ternaire) de ces récurrences irrépressibles qui sillonnent mes histoires : l’acte de nommer et la multiplication des noms, des titres et des surnoms ; la transformation capillaire ; la présence des oiseaux.

Même ma souris et son tapis ont leurs oiseaux !

L’acte de nommer

Dans La demeure des Mah-Haut-Rels, les enfants du Ciel et de l’Écume sont désignés par un surnom jusqu’à l’âge de douze ans ; ils reçoivent alors leur nom véritable, celui qui marque leur passage vers l’âge adulte et définit leur place dans la communauté. Dans Étoile et Petit Matin, ma narratrice, Kinjal, dix ans, entretient une obsession pour les noms de toutes les personnes qu’elle rencontre, elle cherche à comprendre pourquoi ce nom-là a été attribué à cette personne-ci et ce qu’il peut bien révéler de sa nature profonde. Dans Plein-Ciel, univers de castes et d’opérettes, chaque nom vous place aussitôt dans la hiérarchie sociale. Si vous êtes un Masque, vous porterez l’élégant patronyme de Charles-Espoir, de Rodrigue-Emérite ou de Kélicia-Désirée. Si vous êtes un Jouet, vous choisirez vous-même le nom qui qualifiera au mieux votre métier d’artisan : vous vous nommerez Papeterie, Équerre ou Dé-à-Coudre. Si vous êtes un Inanimé, vous vous appellerez Max ou Jo. Point final.

Je distingue, dans cette fascination pour les noms, la patte de ma chère vieille thématique : la quête de l’identité, et plus précisément cette idée que l’on hérite, que l’on reçoit, parfois qu’on rejette ou qu’on réoriente, et même qu’on forge une bonne part de son identité. Nom imposé, nom chargé d’une histoire ou d’une vision sociétale, nom porteur d’un message secret, nom tout neuf qui vous offre de nouvelles ailes – une puissance symbolique, discrète ou éclatante accompagne comme une traînée d’étoiles l’acte de nommer. Et si mes personnages ont parfois un surnom ou un titre en plus de leur nom d’origine, on pourrait y voir la notion d’identité multiple ; nous portons tous plusieurs costumes, adoptons différentes formes en fonction de la compagnie qui nous escorte, de la période de notre vie, du contexte dans lequel nous évoluons. Partie émergée de la quête d’identité, les noms invitent toujours à creuser plus loin.

La transformation capillaire

La magie des ciseaux – Source – Pixabay

Dans Nomorgames, les personnages subissent, ou choisissent, de passer par de nombreuses transformations capillaires tout du long de la trilogie : crête iroquoise, crâne rasé, dreads et cheveux longs, courts, noirs, blonds ou verts ; on peut dire que Sam et James en voient de toutes les couleurs. Dans La Folle Fabule des Sœurs Trésor, Yaya Feuille coupe les cheveux d’Ishtar la nuit de ses sept ans avant de les tremper dans une potion de lune pour symboliser son passage à l’état de « grande fille ». Dans Le Cri Soleil, le personnage de Phare, créature solaire, a des cheveux qui blondissent puis roussissent au fil des mois, poussent de trois centimètres chaque jour et sont consumés les nuits de pleine lune. Dans Dragonflies (…la plupart du temps), Papryka décide de s’infiltrer chez son ennemie. Elle se taille alors une frange qui dissimule une partie de son visage… et de ses intentions.

On est bien entendu ici dans la thématique de la transformation, de la transmutation. A travers le corps s’exprime quelque chose de la personne. C’est la possibilité de choisir, de se renouveler, d’évoluer. C’est le cycle de la pousse du cheveu, la symbolique de le couper, de s’en défaire, et de laisser partir un pan de sa vie. C’est le changement de peau, le renouveau, l’affranchissement, le rituel de passage, la transfiguration, la prise en main de sa destinée. La transformation est une clé dont j’use avec délice et je ne peux échapper à la cruciale question capillaire qui se manifeste quasiment dans chacune de mes histoires.

La présence des oiseaux

Royauté oiselée – Source – Pixabay

Les oiseaux sont omniprésents dans mes histoires. Dans La Demeure des Mah-Haut-Rels, on offre un oiseau à Venise, un oiseau doux et vulnérable qui le préserve de la chute dans l’ombre. Dans Plein-Ciel, le mouvement révolutionnaire du Chant-des-Oiseaux envoie ses Oiseleurs combattre les dangereux Oiseliers. Dans Bleu D’Acier, les Moineaux qu’apprend à piloter Katsuki sont des machines volantes en forme de rapaces. Dans Nomorgames, la Muse de Sam a l’apparence d’une Harpie féroce aussi terrifiante que bienveillante. Et dans Dragonflies (…la plupart du temps), la tendresse d’un tout petit colibri soigne le cœur blessé d’Albert de Loire.

Les oiseaux portent dans le creux de leurs ailes la nécessaire liberté dont nous avons tous soif. Ils allient la douceur (et une certaine forme de fragilité) à la royauté de l’aigle. Ils sont parfois proie, parfois prédateurs, passagers du vent, chasseurs et musiciens. Ils appartiennent au ciel, à l’espérance et aux rêves de lendemains radieux. Ils volent, ils émerveillent et leur chant charrie une magie toute particulière. Les oiseaux sont les joyaux précieux qui enluminent mes histoires.

Mille sirènes déterminées – Source – Pixabay

Ah, ces sirènes thématiques sont fascinantes à débusquer ! Me voilà à l’affut de toutes les créatures aquatiques dans mes histoires… et dans celles des autres. Quelles sirènes habitent les êtres ? Avons-nous des sirènes en commun, des sirènes rares, d’étranges sirènes, des sirènes minuscules, mais bien accrochées ? La quête ne fait que commencer…

Visiteuse, visiteur, noble pousse de séquoia…. lumière sur ta journée !

12 commentaires sur “Les sirènes qui hantent nos histoires

  1. Domi dit :

    Que voilà un joli billet ! Il faudrait que je fasse l’exercice, moi aussi :)
    Pour le moment, je n’ai aucune idée de la nature de mes sirènes.

    • Siècle Vaëlban dit :

      Merci pour ton message, ma chère Domi. L’exercice est passionnant. Il y a matière à creuser… et je serais très curieuse de connaitre la nature de tes sirènes si elles se manifestent prochainement.

  2. Louve dit :

    J’ai trouvé !
    Chez moi, on a donc la hauteur et la vitesse (j’ai 3 ou 4 motards, un pilote de courses et pas mal de persos qui aiment se poster sur des toits d’immeubles / des rebords de fenêtre). Je pense que c’est une histoire de sensations, mais surtout de mettre une distance par rapport aux autres.
    Ensuite, on a les armes (couteau, poignard, pistolet), comme moyen de garder le contrôle plus que comme signe de colère ou de violence.
    Et enfin, dans une moindre mesure, les addictions (tabac, alcool, cannabis, medocs) qui sont des chaines, mais aussi des illusions de réconfort.

    Merci pour cet article <3

    • Siècle Vaëlban dit :

      Ma Louvinette, ça me fait très plaisir de te lire ! Et merci de partager avec nous tes sirènes, c’est super intéressant de faire le lien entre les éléments qui s’insèrent partout dans nos textes et leurs symboliques.Je trouve les tiens d’éléments, la distance par rapport aux autres, garder le contrôle et les addictions (chaînes et réconfort illusoire), finement analysés et très cohérents les uns avec les autres. <3

  3. Beorn dit :

    Très intéressant de se pencher sur les thématiques qui nous animent. Tu as raison : elles reviennent toujours, plus ou moins fortes, plus ou moins masquées, mais terriblement opiniâtres ! Que révellent-elles de nous ? Je ne sais pas trop, mais je pense qu’ elles nous attachent, une fois qu’on a l’occasion d’en avoir, un lectorat fidèle. Car les lectrices et lecteurs ont eux aussi leurs oiseaux, leurs noms et leurs obsessions capillaires à elles et à eux !

    • Siècle Vaëlban dit :

      Tu as raison, mon cher Beorn : le miroir est tout à fait pertinent du côté des lectrices et des lecteurs, je n’y avais pas songé ! Et je partage ton « terriblement opiniâtre ». Il y a quelque chose d’irrépressible avec certaines thématiques qui sont bien déterminées à se manifester encore et encore, une histoire après l’autre. Merci de ton passage par ici. <3

  4. sherk dit :

    Marrant, j’en parlais hier avec mon conjoint. C’est en écrivant mon nouveau projet (thriller) que j’ai trouvé mes sirènes : la trahison (tous mes perso principaux sont des traitres en puissance >.< ) les chiens et les loups (et leurs rapports aux Hommes) : ça inclus le mythe du loup-garou que je traite sous toutes les coutures, et la psycho. Je suis sur qu'il y en a d'autres plus discrètes.

    Biz chère Siècle

    • Siècle Vaëlban dit :

      C’est super de lire vos réponses ! Merci Sherk. Effectivement, c’est aussi quand on change de format et qu’on passe d’un récit à un autre que l’on pense (au prime abord) résolument différent qu’on les voit apparaitre, ces sirènes qui trouvent malgré et envers tout le chemin pour se faufiler dans toutes nos créations.

  5. Grand Piou dit :

    Jolies sirènes….De mon côté, dans mon travail plastique et plus particulièrement mes sculptures, je retrouve des lignes, des courbes et des rythmes qui s’invitent, d’une sculpture à l’autre. Comme un petit clin d’œil qui fait le lien entre chaque réalisation, un fil narratif qui se poursuit….

    • Siècle Vaëlban dit :

      Merci Grand Piou. <3 C'est vrai que cette métaphore des sirène s'applique aussi aux autres formes de créativité, et dans la sculpture, bien entendu (je vois ce que tu veux dire avec cette continuité narrative des courbes)... sous une forme différente.

  6. Anne-Sophie Devriese dit :

    Merci Siècle pour ce bel article qui tombe pile au creuset de réflexions similaires. Avec la crainte, de mon côté, d’en devenir ennuyeuse, car je les connais bien mes sirènes,… si bien qu’elles sont justement sirènes en écriture aussi. L’eau est partout, entre autres choses – Sauf dans Biotanistes où elle brille par son absence ce qui est une forme d’omniprésence ^^!
    Après, je n’avais pas envisagé que nos sirènes séduisent notre lectorat par leur pouvoir de miroir (une autre de mes obsessions) héhé. Merci pour ce chouette échange! C’est vraiment gai de lire les retours des un.e.s et des autres!

    • Siècle Vaëlban dit :

      Ah, c’est amusant comme nous sommes plusieurs à mener les mêmes réflexions au même moment. Je comprends la crainte d’être répétitive. A ce sujet, à titre personnel, j’essaye de distinguer les sirènes véritables (thématiques viscérales et nécessaires qui sont au coeur de nos récits) des sirènes illusoires (darlings, facilités d’autrice, compromis avec soi-même, etc…) et je suis particulièrement à l’affut des personnalités de mes personnages qui portent parfois des enjeux similaires mais se doivent d’être des personnes différentes. Et j’ai remarqué que les sirènes véritables ne s’en laissent pas compter, un peu comme si elles étaient prioritaires et légitimes (donc je me dis qu’elles ont leur raisons d’être là) alors que les sirènes illusoires, si on les scrute de trop près, se dissipent. Ta sirène principale est donc l’eau, comme c’est approprié ! Merci de ton passage, Anne-Sophie.

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